Un concert littéraire autour de Kerouac, «déraciné» en Amérique – Le Devoir

Reportage de Marco Fortier
Publié le 6 septembre 2024

La révolte, ou plutôt les révoltes, voilà un thème qui tombe à point pour la 22e édition des Correspondances d’Eastman, qui s’ouvrent vendredi dans une époque troublante. Un concert littéraire célébrant un illustre révolté, le grand Jack Kerouac, lance en fin de semaine de réflexion dans le cadre intimiste du théâtre La Marjolaine, en Estrie.

Avant de devenir malgré lui le « pape de la Beat Generation », l’auteur de Sur la route était déjà révolté contre sa condition de minoritaire francophone dans le melting-pot américain. On sait aujourd’hui que l’écrivain né il y a 102 ans à Lowell, au Massachusetts, de parents d’origine québécoise, a cherché à écrire son « grand roman américain » dans sa langue maternelle — la seule qu’il a parlée jusqu’à l’âge de 6 ans.

Ce n’est pas pour rien que les Québécois ont toujours été fascinés par Kerouac : ils se reconnaissent dans ce « déraciné » qui a vécu un déchirement identitaire dans la Nouvelle-Angleterre du siècle dernier, où un million de Québécois se sont exilés pour travailler dans les usines de textile.

Au-delà de ses identités multiples, Kerouac a tourné sa révolte contre le capitalisme triomphant et contre le conformisme américain d’après-guerre, qui a mené à la multiplication des banlieues et au travail abrutissant dans les usines et les bureaux. Le petit « Canadien-français » de Lowell est devenu un des auteurs américains les plus importants du XXe
siècle. Il a ouvert la voie à la vague de contreculture ayant déferlé sur les États-Unis et sur le reste du monde à compter des années 1960, souligne Robert Lalonde, un des artistes à l’origine du spectacle-hommage à Kerouac, présenté vendredi à 20 h.

« Il y avait une part de révolte assez forte chez Kerouac. Le 9 à 5, ce n’était pas pour lui ! » résume Lalonde, attablé avec ses partenaires de scène, les auteurs-compositeurs-interprètes Tomás Jensen et Karèya, dans un café du Plateau-Mont-Royal.

Les trois artistes ont conçu ensemble le spectacle Cosse-tu penses mon p’tit bonhomme ?, inspiré par le manuscrit Sur le chemin, première version du classique On the Road, écrit dans le français coloré d’il y a 100 ans à Lowell. Le récit et la poésie de Kerouac, mis en musique et en chansons, remontent aux origines françaises de l’écrivain canuck.

Du joual avant le joual Robert Lalonde et ses collègues ont été soufflés par le destin hors du commun de la famille Kerouac — qui est aussi celui des Franco-Américains. Les parents de Jack étaient originaires du Bas-du-Fleuve. Léo-Alcide Kerouac, lointain parent du frère Marie-Victorin (Conrad Kirouac), venait de Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup, tandis que Gabrielle-Ange Lévesque (une cousine de René Lévesque) a grandi à Saint-Pâcome.

Les parents de Kerouac l’appelaient Ti-Jean. Son vrai prénom était Jean-Louis. Même à l’âge de 15 ans, il n’était pas tout à fait à l’aise en anglais dans le Petit-Canada de Lowell, où la main-d’oeuvre à bon marché venue du Québec suait sa vie six jours par semaine,12 heures par jour.

Les Québécois sont fascinés par Kerouac, et Kerouac l’est tout autant envers la patrie de sa famille. Il a toujours cherché à concilier son américanité et son héritage québécois, et même français (ses ancêtres venaient de la Bretagne, qu’il a visitée et de laquelle il a tiré le roman Satori in Paris).

Le spectacle de vendredi aux Correspondances d’Eastman évoque « la quête du petit Canuck de ses origines québécoises », explique Robert Lalonde. « Jack a même inventé un langage qu’on pourrait appeler le joual, 10 ans avant la montée du joual au Québec », ajoute-t-il.

La langue écrite — et parlée — par Kerouac et ses compatriotes ressemble au joual du milieu ouvrier québécois de la première moitié du siècle dernier, avec en prime des expressions nées en terroir américain. « Il ne cherchait pas à écrire en français, il cherchait à trouver une langue qui lui appartient en propre, la langue de sa famille », précise Robert Lalonde.

Kerouac s’exprime vraiment et simplement, dans un mélange de quotidienneté et de transcendance existentielle
— Karèya

Drame existentiel
Le comédien admet que la langue particulière de Kerouac lui a donné du fil à retordre. « C’est dur pour le mâche-patates » d’articuler les mots du grand Jack. Les phrases suivantes, écrites par Kerouac dans un texte qui fait partie du concert, résument le drame existentiel des Franco-Américains : « J’ai jamais eu une langue a moi-même. […] Je suis Canadien Français, mis au monde à New England. Quand j’fâché j’sacre souvent en français. Quand j’rêve j’rêve souvent en français. Quand je braille j’braille toujours en français. »

Robert Lalonde a toujours aimé Kerouac, qu’il considère comme un écrivain majeur même s’il a été snobé par des critiques. De leur côté, Tomás Jensen et Karèya ont découvert l’oeuvre d’un auteur qu’ils estiment foncièrement authentique.
« Kerouac s’exprime vraiment et simplement, dans un mélange de quotidienneté et de transcendance existentielle », dit Karèya. Elle apprécie ce « regard qui cherche sincèrement le sens de l’existence, qui vit intensément et au plus honnête, selon ses perceptions ».

Dans l’univers franco-américain
La genèse de ce concert littéraire s’est faite par étapes, dans la dernière décennie. Robert Lalonde avait lu un extrait de La vie est d’hommage, un recueil de textes inédits de Kerouac en français, lors du lancement de l’ouvrage en 2016. Le Festival international de littérature a ensuite présenté une version bonifiée de cette lecture publique — Lalonde
était accompagné par un pianiste jazz.

Cette fois, l’auteur et comédien livrera avec ses complices un véritable concert ponctué de prose et de poésie de Kerouac, sur des musiques composées et interprétées par Tomás Jensen et Karèya. Jensen s’est fait connaître il y a 20 ans avec son groupe Les faux-monnayeurs — une tournée d’anniversaire du premier de quatre albums est prévue cet automne —, tandis que Karèya mène une carrière entre chant classique et musique contemporaine.

Ce trio improbable s’est formé à La Caravane, un café-spectacle de North Hatley, en Estrie, où les trois artistes ont fait connaissance. Lalonde a parlé de ses lectures publiques de Kerouac, Jensen et Karèya ont été intrigués, puis ont plongé dans l’univers de l’écrivain franco-américain. Ils en sont encore bouleversés. Et ils sont convaincus que le
public sortira ému de leur concert.

Cosse-tu penses mon p’tit bonhomme ?
Avec Robert Lalonde, Tomás Jensen et Karèya. Présenté dans le cadre des
Correspondances d’Eastman, au théâtre La Marjolaine, le 6 septembre 2024, à 20 h.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Tomás Jensen, Robert Lalonde et Karèya sont trois artistes qui prennent part au spectacle et à ses préparatifs.

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